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La classe de rhéto
de Antoine Compagnon

Le 27/01/2015 à 08:50 - 0 commentaire

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Résumé du livre
Tout s’est joué durant la classe de première, quand je débarquai de la riante Amérique, au milieu des années soixante, et découvris l'un des établissements sévères où la vieille France instruisait ses futurs chefs. Je grandirais encore, mais je ne changerais plus. Du moins je vis sur cette illusion, comme si j’étais resté le même par la suite. Mon idée de ce pays était faite, mon sens de l’autorité et de l’indiscipline, de l’honneur et de la honte, de la fierté et de la servitude, de l’amitié et du mépris. Cette année-là, je l’entamai comme un bleu, l’éternel bizut tombé des nues, abîmé sur terre, et quelle terre! Je la terminai en pensant savoir qui j’étais et quel était le monde où j’allais vivre, un grand, un immense bahut, avec son ordre serré et son anarchie profonde, sa règle apparente et ses arbitraires incessants, ses peines et ses allégresses, ses mensonges, ses hypocrisies, ses passions. Chacun se raconte une histoire à laquelle il s’attache. Dans mon roman, la rhéto a été le nœud fatidique.

 

Premier chapitre

 

 

 

 

 

1

 

 

Les jeunes gens ne sont pas portés au mal ; ils ont plutôt un bon naturel, n’ayant pas encore eu sous les yeux beaucoup d’exemples de perversité. Ils sont confiants, n’ayant pas encore été souvent abusés.

ARISTOTE, Rhétorique.

 

 

En août, je me trouvais encore en Amérique. Je fêtais mes quinze ans et je pensais n’avoir plus rien à apprendre. J’étais élève, depuis plusieurs années, dans une école très libérale. Sans mur d’enceinte, cernée de pelouses et de terrains de sport, riche d’une bibliothèque lumineuse, elle donnait sur la rue, la ville, le pays, l’univers. Mon père était en poste à Washington. Ma mère venait de mourir et, au printemps, j’avais passé l’examen d’entrée au bahut dans le sous-sol du consulat de France. La diaspora s’était imposée comme la solution le plus commode pour la survie de notre tribu d’orphelins. Nous nous apprêtions à nous séparer, chacun prenant le chemin de son internat ; nous ne nous retrouverions plus jamais tous ensemble comme avant.

Pendant l’été, j’étais parti en voyage avec un collègue de mon père, le colonel Hubert, affecté au Pentagone comme observateur de l’Otan, qui faisait, avec sa femme et ses enfants, le tour des États-Unis en campant. Je les connaissais peu, mais leur plus jeune fils était mon contemporain, les aînés me paraissant très grands, déjà adultes. C’était, à la différence de la nôtre, une famille de sportifs, d’amateurs de grand air. Au cours de l’hiver, ils m’avaient à plusieurs reprises, pour me distraire durant la maladie de ma mère, emmené à la chasse le dimanche dans la baie de Chesapeake, avec leurs deux setters irlandais. Partis avant l’aube, nous tirions les canards et d’autres gibiers d’eau sur les bords marécageux du fleuve avant de débusquer les lièvres dans les hautes herbes de la terre ferme.

Il y a quelques années, je descendais du train à Berne, où je donnais, le soir, une conférence dans un cercle littéraire huppé ; l’émissaire qui m’attendait à la gare, riche collectionneur de dessins de Paul Klee, me demanda à brûle-pourpoint, comme nous cheminions vers l’hôtel particulier d’un ambassadeur à la retraite qui nous recevait à déjeuner, si je chassais à plume ou à poil, comme si l’un ou l’autre était inévitable : « Jeune homme, j’ai chassé, lui répondis-je, la plume dans la baie de Chesapeake, puis le poil dans les forêts du Maine, mais j’ai renoncé à la chasse voilà longtemps. » Ainsi qu’à tant d’autres choses, aurais-je pu ajouter.

Nous avions pris la route dans deux ou trois voitures chargées d’un matériel énorme (tentes, tables et chaises pliantes, matelas pneumatiques et sacs de couchage, cannes à pêche et filets, réchauds et glacières, provisions), comme si nous partions en caravane à la conquête de l’Ouest. Le premier arrêt avait eu lieu à Chicago, ville que je connaissais déjà, puis — j’égrène des souvenirs — nous avions traversé les Badlands et aperçu le monument de Mont Rushmore dans le Dakota du Sud, rendu fameux quelques années plus tôt par Cary Grant dans North by Northwest, le film de Hitchcock. Nous avions pêché la truite dans le parc national de Yellowstone, déambulé sur le strip de Las Vegas, abouti contre l’océan à San Francisco. Depuis, j’ai parcouru plusieurs fois en voiture les États-Unis de l’Atlantique au Pacifique et vice versa, mais par d’autres routes, situées plus au sud. Avant cela, avant la maladie de ma mère, nous avions voyagé en famille dans le Sud, jusqu’à La Nouvelle-Orléans, où j’ai encore vu, sur les quais du Mississippi, des toilettes réservées aux gens de couleur, avant de pousser vers la Floride pour admirer les flamants roses et les crocodiles, ainsi que pour visiter Disney World. Mais c’est au cours de ce voyage avec les Hubert que j’ai traversé les Rocheuses et franchi pour la première fois le pays d’une côte à l’autre, fasciné par sa démesure et m’attachant davantage à lui. Les Hubert poursuivaient leur route vers le sud, par Los Angeles et le Grand Canyon, avant de rebrousser vers l’est par le Texas, l’Arkansas, le Tennessee. Je devais les quitter après avoir entrevu le Golden Gate Bridge dans la brume, contemplé la ville depuis l’ascenseur extérieur du Saint Francis Hotel, escaladé la Coit Tower, pour rentrer en Europe, rallier le Vieux Monde, regagner la France, la « métropole », comme on disait en Tunisie dans mon enfance encore plus lointaine, et comme il n’est plus permis de dire. Me risquant, il y a de cela quelques mois, à prononcer ce mot au cours d’un débat à l’université de Fès, je me suis fait rabrouer par un auditeur, insensible à l’ironie du propos.

 

 

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