Extrait

Emmanuel Le Magnifique
de Patrick Rambaud

Le 31/12/2018 à 09:09 - 0 commentaire

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Patrick Rambaud

Grasset

Littérature française

09/01/19

9782246815402

12.99 €

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ISBN : 9782246815402

Editeur : Grasset

Prix grand format : 12.99 €

 

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Résumé du livre
Un soleil nouveau s’est levé sur la France. Est-ce Austerlitz  ? Ou bien le sacre  ? Au printemps de l’an de grâce 2017, Emmanuel le Magnifique est entré dans l’histoire, costume de banquier et sceptre à la main  : jeune prince à la voix grêle, aux régiments start-up, annonçant un monde rénové. Fini, les rois fainéants  ! Adieu, les rois chevelus  ! Aux oubliettes, François le Petit, gaffeur, trempé, roi de la parlotte à l’embonpoint d’employé modèle. Aux barbaresques, Nicolas le Flambard, et son cortège d’embrouilles à talonnettes  !Après le dernier règne socialiste, voici la nouvelle saison du Royaume made in France  : inattendue, pleine d’espoirs, impérieuse. Make France great again  ! Dans le temps nouveau, Arcole est sur le câble, et les ennemis se nomment Plenel et Bourdin, non Mélenchon et Olivier Faure…Entre House of cards et Game of thrones, voici la chronique facétieuse, attendue, hilarante, d’un règne si neuf qu’il ressemble au précédent. Petit guépard deviendra peluche  ?Chaque président espère sa chronique par notre grognard de la littérature  : Voici le président servi  !

 

Premier chapitre

À Tieu Hong, amore mio,

à M. Aldous Huxley, si proche,

à mon cher Henry Miller, si fraternel.

 

 
Les beaux jours
Chacun tourne en réalités
Autant qu’il peut ses propres songes :
L’homme est de glace aux vérités,
Il est de feu pour les mensonges.
LA FONTAINE
Le statuaire et la statue de Jupiter, fable VI, livre neuvième
 
 
Chapitre Premier


L’ENFANCE D’UN CHEF. – VIVRE DANS LES ROMANS. – LABARONNE D’AUZIÈRE. – DÉCOUVERTE DE LA SCÈNE. – LAMARQUE INDÉLÉBILE DES JÉSUITES. – COMMENT LEPRINCE FUT IMPRÉGNÉ PAR LEUR POLITIQUE. – MANETTEET LES BIENFAITS DE L’ÂGE. – SES VIEUX MAÎTRES. – UNADOLESCENT D’AUTREFOIS. – BRILLANT PARCOURSSCOLAIRE ET AMOURS CLANDESTINES. – « EN ROUTE ! »

Le Prince était solitaire et en même temps affable. Ainsi était-il fait. Il n’avait jamais été enfant. Il n’aimait guère ses congénères, trop simplistes et brutaux, même s’il participait à leurs jeux avec une belle humeur ; c’était sans doute pour ne point les blesser. Il préféra très tôt la compagnie des livres, autrement doux et vivants, et voyait dans une bibliothèque cette jungle qui réunissait à travers les temps tous les savoirs et tous les plaisirs. Le jeune Prince appréciait en silence la vie immobile d’Amiens, dans la confortable maison en briques de sa famille de médecins, rue Gaulthier-de-Rumilly, au cœur du paisible quartier d’Henriville. À deux ans, son père le surprit plusieurs fois avec à la main un volume tiré de ses rayons, comme s’il allait le lire mais où il se contentait de glisser entre les chapitres un crayon en guise de marque-pages ; il l’avait vu faire chez ses parents ; par cette singerie enfantine il savait déjà le culte des apparences. À trois ans, gamin blond aux boucles rebelles, enfoncé au creux d’un canapé brun, il feuilletait avec une attention furieuse les aventures de Titi et Grosminet. Deux ans plus tard il avait appris à lire et se perdait dans des bouquins affriolants qui lui offraient des voyages.
Récemment, une gazette du matin interrogea ses lecteurs pour connaître leur vigilance, et comment ils combattaient les addictions de leurs enfants à la marijuana, à l’alcool ou au smartphone. Nous avons retenu la réponse de Mme Annie G., une retraitée de Villebon-sur-Yvette :
J’ai une petite fille de quatorze ans qui est accro à la lecture. Ça pourrait devenir un problème : elle y passe plus de trois heures par jour et lit parfois en cachette. On l’oblige à faire d’autres choses. Il faut lui dire stop.
Eh bien Notre Prince souffrait de ce même mal, boulimique des mots auxquels il conférait une sorte de vertu. Cette affreuse dépendance l’emmena loin. Ne l’entendit-on point avouer : « J’ai appris chez Colette ce qu’est un chat, ou une fleur, et chez Giono le vent froid de la Provence et la vérité des caractères » ? Cette lamentable perversion semblait incurable, et le garçon s’identifia bientôt aux misérables héros des romanciers d’un siècle révolu. Ceux-là, ennuyés par leur province trop contenue, songeaient à fuir pour chercher fortune à Paris. En pensée, donc, Notre Prince quittait le Nogent de Frédéric Moreau ou le Verrières de Julien Sorel. À chaque fois, chez Flaubert, chez Stendhal, ces jeunes ambitieux séduisaient une femme mariée et en devenaient amoureux à s’en rendre malade. Dans Le Rouge et le Noir, Mme de Rênal était l’épouse du maire qui s’était enrichi dans le commerce du fer ; Julien étudiait la théologie et le latin, il devint le précepteur des enfants. Mme de Rênal, ancienne élève du Sacré-Cœur de Besançon, un couvent jésuite, se laissait courtiser par le jeune homme et semblait rajeunir à son contact. « Hélas ! lui répétait-elle, j’ai dix ans de plus que vous ! Comment pouvez-vous m’aimer ! » Cette idée l’opprimait et elle refusait les projets. « Ah ! si j’avais été plus jeune ! » soupirait Mme Arnoux dans L’Éducation sentimentale. Les deux femmes s’intéressaient néanmoins de près à cette émouvante proximité. « Mme de Rênal trouvait la plus douce des voluptés morales à instruire ainsi, dans une foule de petites choses, ce jeune homme rempli de génie, et qui était regardé par tout le monde comme devant un jour aller si loin. »
Le Prince avançant en âge et en lectures rencontra M. André Gide, un écrivain diabolique qui lui convenait au tempérament et lui soufflait habilement à l’oreille : « Les bourgeois honnêtes ne comprennent pas qu’on puisse être honnête autrement qu’eux. » Et ce maudit écrivain déroulait les preuves de ses dires tout au long des Faux-Monnayeurs où, encore une fois, un jeune garçon, Vincent Molinier, se glisse dans le lit de lady Griffith, plus âgée et plus experte que lui : « Elle se penchait avec un instinct d’amante et de mère au-dessus de ce grand enfant qu’elle prenait à tâche de former. Elle en faisait son œuvre, sa statue. » Lilian Griffith, femme d’un Anglais demeuré en Angleterre, libre de ses envies et de ses humeurs, pouvait être franche avec ses amoureux et elle prévenait Vincent : « Ne va pas t’imaginer, parce que je me suis donnée à toi, que tu m’as conquise. Persuade-toi de ceci : j’abomine les médiocres et ne puis aimer qu’un vainqueur. Si tu veux de moi, que ce soit pour t’aider à vaincre. 
Mais si c’est pour te faire plaindre, consoler, dorloter… autant te le dire tout de suite : non, mon vieux Vincent, ce n’est pas moi qu’il te faut. » Plus loin dans le roman elle insistait : « Je veux bien jouer avec toi ; mais franc-jeu ; et, je t’en avertis, c’est pour te faire réussir. Je crois que tu peux devenir quelqu’un de très important, de considérable ; je sens en toi une grande intelligence et une grande force. Je veux t’aider. »
Quand le jeune Prince rencontra la baronne d’Auzière, elle avait vingt-quatre ans de plus que lui et des enfants de son âge. Et après ? Quelle importance ? Un quart de siècle séparait Mme de Staël de son jeune second mari, et Mme du Deffand tomba amoureuse d’Horace Walpole plus jeune qu’elle de vingt ans ; l’archéologue Max Mallowan avait quatorze ans de moins qu’Agatha Christie. L’épouse de Raymond Chandler était largement son aînée et Jean-Jacques Rousseau appelait maman Mme de Warens.
 
La baronne d’Auzière était une beauté de province telle qu’on en dénichait dans les romans, avec une frange blonde qui lui donnait un air déluré, et une charmante vulgarité que soulignaient des yeux coquins. Elle s’identifiait alors à Mme Bovary parce qu’il fallait bien rêver pour voler au loin, mais, ajoutait-elle aussitôt afin de corriger les mollesses de cette épouse de papier qui s’embêtait en Normandie, elle chantait le sombre Maupassant ou ce M. Baudelaire aux cheveux coupés en brosse et teints en vert, punk un siècle trop tôt, lequel plastronnait dans les salons littéraires pour qu’on le remarquât, mais nul ne prêtait attention à l’extravagant au coude posé sur la cheminée.
Mme d’Auzière était la fille d’un puissant confiseur des Hauts-de-France qui œuvrait depuis cinq générations et avait acquis la noblesse pâtissière, posant des armoiries gourmandes aux devantures de ses échoppes, macarons d’or sur fond de gueule. Comme la Mme de Rênal de Stendhal, elle étudia chez les religieuses du Sacré-Cœur, sans en avoir la stricte allure car plutôt vêtue à la mode au-dehors de l’école, c’était-à-dire en jupes courtes qui montraient les jambes ; vite mariée pour, croyait-elle, savourer son indépendance, elle suivit son bougre d’époux de banque en banque, car c’était son métier de remuer l’argent, puis un jour, comme elle était revenue en Picardie, elle découvrit les bienfaits d’enseigner et s’y jeta par vocation tardive, apprenant le français et le latin aux élèves bourgeois du lycée jésuite de la Providence, à Amiens, lesquels adoraient sa liberté de ton. Elle se mêla aussi de mise en scène puisque les jésuites, dès leurs premières écoles, poussaient le théâtre comme une nécessité afin de mieux comprendre le monde.
Là, elle croisa le destin du Prince.
À quinze ans, en classe de seconde, celui-ci sortait d’une courte période mystique et s’était fait baptiser sur le tard, mais il se consacrait désormais avec une même ferveur à la scène et à la littérature. Il espérait se lancer dans un roman épistolaire et baroque à propos des Incas ; appuyé sur les récits d’un voyage au Pérou de ses parents, il voulait raconter l’assassinat de cette civilisation par les conquistadores. Il y travaillait en secret mais n’en fut point satisfait. S’il mit certains dans la confidence de son projet, aucun ne put lui dire qu’on ne construisait pas une telle histoire sur un anachronisme : il était en effet impossible à quiconque d’imaginer l’Inca s’asseoir à une table de bureau pour écrire des lettres non postées qu’on découvrirait plus tard. Peut-on imaginer Anne d’Autriche composer le numéro de d’Artagnan sur son smartphone ? Peut-être en mode burlesque, comme Max Linder dans son Étroit Mousquetaire, mais le projet du Prince se refusait au comique.
Pour l’heure, il était doux, plaisant, excellait dans toutes les matières. À la fin de 1993, il tint le rôle-titre de L’Épouvantail d’après M. Jean Tardieu, au club de théâtre de la Providence qu’avait monté la baronne d’Auzière et où elle opérait. C’était un jeune garçon bien fait, mince, châtain clair, d’une physionomie assez agréable qui promettait beaucoup d’esprit et qui n’était pas trompeuse. L’esprit était orné ; beaucoup de lectures et de mémoire, le débit éloquent, naturel, choisi, facile, l’air ouvert et humble, de la grâce au maintien et à la parole toujours assaisonnée d’un sel fin, souvent piquant, et d’expressions mordantes qui frappaient par leur singularité, souvent par leur justesse. Toujours sur les échasses pour la morale, la plus rigide probité, le débit des sentences et des maximes. Toujours le maître de la conversation et souvent des compagnies qu’il avait choisies, relevées, et les meilleures. Il parlait beaucoup, et beaucoup trop, mais si agréablement qu’on le lui passait.
La baronne aborda le jeune homme en costume d’épouvantail que l’on venait d’applaudir :
– Vous voulez être écrivain, Emmanuel ?
– Oui Madame.
– Et vous aimez le théâtre, je l’ai compris en vous voyant si exalté en scène…
– Oui Madame.
– Eh bien j’ai une proposition à vous faire.
– Je vous écoute, Madame.
– Pour une prochaine représentation nous avons retenu L’Art de la comédied’Eduardo De Filippo…
– Excellente idée.
– Oui, mais il y a un hic. Je voudrais que ma fille Laurence y ait un rôle.
– Bien sûr. Je connais Laurence…
– Or, dans cette pièce, il n’y a pas de rôle féminin.
– Ennuyeux, Madame.
– Et si nous écrivions ensemble une ou deux scènes supplémentaires qu’il s’agirait d’intercaler dans l’ensemble sans en changer l’esprit ?
– Cela semble possible.
L’association entre la baronne et le prince se noua ainsi. En dehors des heures de cours, ils construisirent une complicité d’abord intellectuelle qui dériva ensuite vers des liens plus profonds. Où qu’il fût, le Prince attirait à lui par ses manières policées et heureuses, mais avec la baronne, qui lui inspirait un vent de liberté, il y eut très vite un rapport d’égal à égal très plaisant. Entre-temps, notre prodige fut lauréat du concours général en français et obtint un prix de piano au conservatoire d’Amiens. L’aventure entre la maîtresse d’école et son élève se prolongea en se fortifiant. Cela se passait à la Providence, que les connaisseurs appelaient « La Pro », un ensemble scolaire du boulevard de Saint-Quentin, reconstruit au lendemain de la dernière guerre, terriblement jésuite, donc austère, qui sanctifiait le goût du travail, inscrit dans sa devise : « Être, agir, réussir, grandir. »
 
Les jésuites ont toujours construit leurs écoles comme des casernes. Ce sont le plus souvent des blocs gris et carrés, sans grâce, car la richesse ne se montre pas ; rien de pompeux dans la décoration, aucune joliesse, la force des discours supplantait l’architecture. Il s’agissait seulement de fabriquer des notables influents et actifs. Les jésuites rejetaient le désert et la voyante humilité des cisterciens, la bure des capucins, la robe blanche des dominicains : rien ne devait les distinguer des prêtres ordinaires. Aimables, jamais tristes, calmes, impassibles dans la bourrasque, les jésuites se contentaient d’observer et de séduire avec un talent secret pour le spectacle. Ils cherchaient simplement à ne pas être vus pour mieux se fondre dans la diversité, marins avec les marins, affligés avec les affligés, obéissants et disciplinés comme des soldats.
À quoi reconnaissait-on un jésuite ?
On ne le reconnaissait pas.
C’était sa force. Ces hommes en noir avaient un modèle, Ignace de Loyola, qui les avait inventés, un hidalgo raide, aux joues creuses d’un personnage du Greco. À cette image, la Compagnie de Jésus naquit comme un ordre militaire. Au Pays basque, le château de Loyola ressemblait à une ferme sévère en briques et en marbre. On n’y entendait pas de rires, on n’y vivait point dans la joie. Ignace aimait les armes mais il priait la Vierge avant un duel. Cotte de cuir, rapière au côté, il multipliait les frasques et penchait pour la gaudriole ; d’abord page à la cour du roi d’Aragon, il lisait Amadis de Gaule pour rêvasser, versifiait sur saint Pierre et regardait les dames, puis il entra à la cour du vieux roi de Navarre, région annexée à la Castille de Charles-Quint…
Quand les troupes de François Ier envahissent la Navarre en 1521, Ignace recrute des Basques et devient leur capitaine dans Pampelune assiégée. Fidèle jusqu’à l’abnégation, têtu, il refuse de capituler mais un boulet et les éboulis du rempart brisent sa jambe. Des chirurgiens français lui donnent les premiers soins avant de le renvoyer à Loyola où d’autres médecins lui recassent la jambe pour en ajuster les morceaux. C’en était fini des batailles, Ignace aura toujours une jambe plus courte que l’autre. Le convalescent réclame des romans de chevalerie. Il n’y en a pas. On lui donne à la place une vie des saints du dominicain Jacques de Voragine : cette Légende dorée est un catalogue des horreurs endurées par les saints du calendrier. Voici sainte Christine qui continue à parler après qu’on lui a arraché la langue, voici sainte Agathe roulée sur des charbons ardents, et les yeux enlevés de saint Léger, et saint Barthélemy écorché vif… Quand Ignace referme le livre, il sait. Il sera un saint.
Aussitôt il devient un ascète et il a des visions. Germaine de Foix, la dame de ses pensées, se confond à la Vierge et lui apparaît : « Ignace, dit-elle, tu vas lever une armée au nom de mon fils ! » Avant d’obéir, il s’habille en pèlerin à Montserrat et se consacre à Dieu. Où est-elle, l’armée qu’il doit lever ? Il la réunira à Salamanque et à Paris. Après mille péripéties, Ignace retourne à l’école. Pendant neuf ans il apprend le latin et la grammaire à Barcelone, et, poussant un bourricot chargé de livres, il arrive au Quartier latin en même temps que Maître François Rabelais. Il s’enferme au pouilleux et sévère collège de Montaigu et commence à persuader des Castillans, des Portugais, des Navarrais qu’il va commander.
Quand il compte six disciples convaincus par ses prêches, sûrs, dévoués, Ignace les réunit et leur annonce sur le ton d’un ordre sans appel :
– Venez, c’est le jour.
– Le jour de quoi ?
– Le jour où nous allons lancer notre projet.
– Nous te suivons, mais pour aller où ?
– Vous verrez bien. Allez ! En marche !
Ils s’en allèrent dans la campagne au-delà des murailles de Paris, grimpèrent la colline de Montmartre entre les vignes et les moulins. C’était le 15 août 1534 et il faisait chaud. Ils s’arrêtèrent à l’ombre d’une chapelle mais n’eurent pas le temps de s’y reposer :
 
– Descendons dans la crypte, dit Ignace.
Ils s’y retrouvèrent avec des mines de conspirateurs pour prêter un serment qui devait les lier jusqu’à la mort : à cet instant ils se constituèrent en une compagnie vouée à Jésus qui allait devenir une sorte de garde prétorienne au service de son représentant sur terre, le pape. Une première mission fut choisie d’emblée, celle de se rendre en pèlerinage sur le sol de la Palestine, si toutefois c’était possible, si une guerre n’éclatait pas, si le voyage n’était pas compromis par les attaques des pirates mauresques, mais, en cas d’empêchement, ils iraient à Rome se placer sous l’autorité du pape. Dès leur naissance, les jésuites étaient jésuites par nature et savaient à la seconde aménager leurs rêves. Et puis, avant de partir évangéliser le monde, il y avait bien des combats à mener en Europe contre les bandes de Luther qui se détachaient avec violence de l’Église et gagnaient du terrain.
Au milieu du XVIe siècle, les jésuites obéissaient comme des trouffions à leur supérieur nommé à vie, le général de leur ordre. En principe ils ne demandaient rien. On les appelait. Les villes leur demandèrent en effet d’ouvrir des collèges. Ils acceptèrent et, en peu de temps, voulurent obtenir le monopole pour instruire les élèves qu’ils choisissaient parmi les classes supérieures de la société, car les jésuites s’intéressèrent aussitôt aux dirigeants par le truchement de leur progéniture, ainsi devaient-ils acquérir de l’influence, tout en demeurant tapis dans l’ombre. Ils ne voulaient pas de titre ni de rang, mais peser sur les affaires en écoutant la confession des rois. Il fallait qu’il en fût ainsi car leurs visées auraient sans doute choqué le tout-venant. Leur société enseignante ne rejetait-elle pas le nationalisme au moment où les nations se formaient ? D’ailleurs on commença à moquer leurs pratiques en les qualifiant de tortueuses ; dans les années cinquante, à Lyon, courait cette histoire à leur propos : un père jésuite, très poli, demande son chemin à un passant, lequel lui répond : « Oh vous ne trouverez pas, mon père, c’est tout droit ! »
Les jésuites étaient en même temps autoritaires et bienveillants, familiers et distants, humbles et supérieurs, ni pour ni contre mais les deux à la fois. Cette méthode, ils l’éprouvèrent lors de leurs missions évangéliques autour de la planète. Quand ils voulurent installer Jésus en Chine, les jésuites ne brisèrent pas les idoles mais cherchèrent à les assimiler. Ainsi la déesse de la Miséricorde se fondit dans le culte de la Vierge Marie. Il ne faut pas blesser ceux qu’on veut convaincre. Il faut discuter en souriant, leur concéder des détails pour les acquérir à l’essentiel. Il y eut en retour cette même bienveillance entre l’empereur K’ang-hi et ce diable étranger de père Ricci, qui composa un monumental dictionnaire mandarin. En Chine, les jésuites portaient des noms chinois et s’habillaient comme leurs ouailles de haut niveau, d’une tunique brodée.
Quand ils ne pénétraient pas une civilisation millénaire, comme en Amérique latine, ils évoluaient en soldats avec une souplesse moindre. Ils commencèrent à créer des collèges et des universités que fréquentaient les fils de colons, mais ils refusaient de traiter les indigènes en serviteurs soumis. Des esclaves ? Pas question. Alors ils essaimèrent, implantèrent leurs missions hors des villes. Au Paraguay, le roi d’Espagne leur confia le sort des Guaranis qui vivaient dans la forêt. Les jésuites construisirent des villages pour les protéger des razzias et des soudards espagnols. Ils y avaient groupé des tribus nomades et, en leur attribuant des outils en fer, les changèrent en paysans. Ces villages étaient rationnels et géométriques, très militaires. La cloche sonnait à l’aube pour la première messe. On arrivait au collectivisme intégral en mêlant le temporel au spirituel. Les jésuites parlaient la langue des Indiens, ils montèrent une imprimerie, éditèrent des livres en guarani, jouaient des pièces de théâtre. Le mythe du bon sauvage naquit au Paraguay.
Quiconque a connu l’éducation jésuite, à moins de la décrier tout de suite, en reste marqué à vie. Si on ne croisait pas de soutanes dans les corridors de la Providence, à Amiens, Notre Prince en conserva une façon de saisir le monde.
  


À l’âge où il connut la baronne d’Auzière, Notre Prince ne ressemblait déjà plus aux autres élèves qu’il côtoyait en classe ou dans la cour. Ses amours clandestines lui avaient fait sauter une étape pendant ses années de formation. Quand les autres étudiaient Tacite, la guerre de Cent Ans ou le théorème de Thalès, il figurait en grand-père sans même avoir été père. Il n’était pas isolé, non, car de trop joyeux caractère, mais il ne rentrait pas dans ces bandes normales qui reliaient les collégiens par affinités ; il ne partageait pas leurs rires un peu bécassons ni leurs confidences. Il semblait cependant s’adapter, mais comme le jésuite Ruiz de Montoya aux Indiens guaranis et restait en surface. De rares malveillants décelaient en lui une certaine duplicité, qu’importait, il ne savait partager les goûts des galopins de son âge. S’il avait des copains, il n’avait point d’amis véritables, ceux à qui on disait tout et confiait des espoirs ou révélait des chagrins. Le Prince était un adolescent d’autrefois. Ni fantasque ni turbulent, il continuait à préférer la Comédie de Picardie aux boîtes de nuit et aux concerts dans le vacarme où on serrait de près des jeunes filles dégourdies. Il n’avait aucun besoin d’amourettes, il était déjà fidèle à sa Juliette. Quant à la sérénade, il se repaissait de la musique des générations précédentes. Pour un anniversaire il reçut l’intégrale de M. Jacques Brel, qu’il regrettait de ne pas avoir vu sur la scène de l’Olympia, quand il jouait ses propres chansons avec ses mains et ses dents seules éclairées sur un fond noir, enchaînant ses textes jusqu’à l’ovation finale. Ni M. Ferré qui aboyait Le Chien à la Mutualité, lui qui rapait déjà mais avec de vraies paroles. Le Prince se sentait proche de Camus et loin des programmes scolaires quand il répétait ses phrases sonores : « Au printemps, Tipasa est habitée par les dieux et les dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes… » Le Prince vivait dans une réalité différente. Il avait tout appris dès son âge le plus tendre auprès de Manette, sa grand-mère et sa complice qui lui récitait les fables de La Fontaine et le gavait des nocturnes de Chopin.
Elle était née dans les Pyrénées d’un père chef de gare et d’une mère femme de ménage, illettrée et battue. Leur fille avait quitté ce foyer brutal et était devenue enseignante puis directrice d’école. À la retraite, elle ne dirigeait plus que son petit-fils qui se comportait comme l’enfant unique qu’il n’était pas : chez elle, non loin de sa maison de famille, il avait trouvé l’île au trésor. Pendant les vacances, il la suivait dans la vallée de l’Adour. Quand il se fit baptiser, à douze ans, elle devint sa marraine. Elle protégea le couple réprouvé qu’il forma avec la baronne d’Auzière, qui commençait à faire jaser. Dans une petite ville où chacun se connaît, au moins de réputation, comment conserver cachée une telle liaison ? Certains remarquaient une œillade, d’autres les surprirent au fond du jardin. On se taisait mais on désapprouvait. Les gens soupiraient sur leur passage, il y eut des chuchotis pour nourrir les ragots. Afin de mettre un terme aux dangers de l’adultère qui venaient perturber une vie jusque-là sans vagues, le jeune Prince fut envoyé dans un lycée parisien, – ce qui éloigna les amants. Dans la capitale, le Prince n’était plus le premier de la classe. Il passait ses nuits dans une petite chambre sous les toits mais ramenait chaque week-end son linge sale à Amiens. Toute la semaine, la baronne et lui se téléphonaient ; ils se retrouvaient en Picardie le dimanche, chez Manette.
Manette.
L’attirance du Prince pour les vieux venait d’elle.
Dans son Art de vieillir, M. Cowper Powys écrit : « L’avantage incontesté de la vieillesse sur les années de maturité et sur la jeunesse tient à l’imminence de la mort. Cela même qui apparemment lui vaut la commisération d’autres âges de la vie, moins menacés et du même coup moins éclairés, approfondit, accroît et renforce sa félicité. » Le Prince devinait ces choses par instinct et Manette le guidait. Voyons la vieille dame et le jeune homme sous la lampe, en train de feuilleter La Bruyère : « Un vieillard qui a vécu à la cour, qui a un grand sens et une mémoire fidèle, est un trésor inestimable ; il est plein de faits et de maximes ; l’on y trouve l’histoire du siècle revêtue de circonstances très curieuses, et qui ne se lisent nulle part, l’on y apprend des règles pour la conduite et pour les mœurs, qui sont toujours sûres, parce qu’elles sont fondées sur l’expérience. »
 
Regardez cette vieille, tordue sur sa canne à l’embout de caoutchouc, ou ce vieux qui avance à pas lents et glissés. S’ils observent de près le trottoir c’est que celui-ci présente sans cesse des embûches : ici il est en pente, là des dalles sont disjointes, on risque de s’y prendre le soulier et de s’étaler. Des passants qui marchent vite les bousculent cent fois. Ils sont bien obligés de rester stoïques, voilà tout ce qu’il leur reste, avec leur tête remplie de souvenirs, de mots et d’images. Leur vie matérielle s’est rétrécie mais ils se raccrochent à l’étrange proximité qu’ils ont encore avec les très jeunes gens qui viennent chercher en eux des oasis. Le Prince trouvait chez les vieux cette plaisante absence de rivalité. Il les enrobait de politesse sentie et d’égards. Il reprenait leurs expériences à son compte, accumulait des savoirs à leur insu et profitait de leur influence.
Ainsi Paul Ricœur.
À l’étonnement de ses condisciples, le Prince venait de manquer par deux fois son admission à l’École normale à laquelle il croyait tant. Cet échec répété fut sa chance. D’un mal sortit un bien. Le garçon dépité avait maintenant vingt ans et, avide de diplômes, il s’inscrivit en philosophie à la faculté de Nanterre pour se muscler la cervelle, à Sciences Po pour décortiquer la politique, au cours Florent pour approfondir sa connaissance du jeu théâtral. À Nanterre, son professeur d’Histoire lui demanda un jour :
– Emmanuel, vous avez lu Paul Ricœur ?
– Ah non, pas du tout. Vous me le conseillez ?
– Oui, bien sûr, mais ce n’est pas le sens de ma question. Voilà… Cet estimable penseur cherche un étudiant pour l’aider à classer ses archives. J’ai pensé que ça pourrait vous intéresser.
– Pourquoi pas ?
– Affaire conclue ! Je vais vous envoyer chez lui. Ah, une autre chose : il a quatre-vingt-six ans…
– Tant mieux.
Le Prince survola plusieurs ouvrages du penseur avant d’aller le visiter chez lui, à Châtenay-Malabry. Le vieux protestant, dans ses essais, faisait souvent écho à l’enseignement jésuite sans le savoir, ce qui fortifia les idées de Notre Prince, lequel devint son collaborateur puis son familier. Ils discutaient librement l’un et l’autre sur tout et sur rien. Qu’apprenait-on de si précieux chez le vieux philosophe ? Qu’il n’y a pas de vérité unique mais qu’il fallait accepter plusieurs interprétations en même temps. Qu’on devait s’adapter sans cesse à la réalité, laquelle est mouvante.
 
– C’est l’impermanence des choses, dit l’étudiant à son maître, comme chez les anciens taoïstes…
– Si vous voulez, répondit le professeur. Il faut d’abord capturer ce mouvement, considérer sa trajectoire, deviner où il mène. Il est imparfait mais ne doit pas nous paralyser…
– Ni nous effrayer.
– C’est ça, or la société, elle, est immobile, gelée dans le carcan des corporations et de leurs intérêts à vue courte. Pour avancer, il faut parler.
– Ou agir, non ?
– Oh là là ! l’action ! J’ai été incapable d’action et je le regrette.
– Vous, incapable ? reprit le flatteur.
– Incapable, oui, au lendemain des événements hirsutes du printemps 68, quand j’ai été un doyen chahuté de Nanterre… L’action, oui, voilà ce qui m’a manqué… (il changea brusquement de sujet :) Pour que la société respire, vous ne pensez pas qu’il faut moins d’État ?
– Hé ! professeur, on rejoint Jefferson qui le formulait clairement : le meilleur des gouvernements est celui qui gouverne le moins…
Par Ricœur il réfléchit en collaborant à des revues et rencontra un autre vieux protestant, M. Rocard, duc de Conflans, qui évoqua ses souvenirs et ses erreurs de Premier des ministres sous le rusé François III Mitterrand qui le détestait. Le Prince étudiait cet ancien favori devenu un réprouvé et en même temps une caution morale. Celui-ci se confiait avec un phrasé rocailleux et par saccades, ses idées s’égaraient souvent dans les modulations de sa voix, laquelle aurait mérité des sous-titres, mais avec lui la relation fut filiale et fructueuse.
Ce fut aussi le cas d’Henry Hermand.
À l’époque où se situait cette amitié neuve, le Prince achevait ses deux années à l’ENA, l’assurance-vie des futurs hauts fonctionnaires que l’État prenait soin de bichonner, et qui apprenaient à afficher une opinion définitive sur tous les sujets, des yaourts bulgares à la dérive des continents. Ses compagnons d’alors présentaient Notre Prince comme un garçon jovial, attentif aux autres et chaleureux, naturellement populaire. Dans la promotion Senghor, à laquelle il appartenait, il fraya avec une bande de jeunes gens décidés et rebelles, parisiens pour la plupart et de gauche auxquels le Prince ne se mélangea pas trop, mais juste ce qu’il fallait pour tenir son rang. Ils travaillaient ensemble, sortaient beaucoup. Quand ils partirent un semestre à Strasbourg, ils fréquentèrent l’Académie de la bière ou le Bunny’s bar tard dans la nuit. Le Prince était plus réservé et moins fêtard, mais il suivait le groupe et entonnait au micro du karaoké son répertoire conséquent de la variété française. L’appartement qu’il partageait au début, il l’abandonna vite pour recevoir la baronne en secret, car il se promenait entre l’Alsace, Amiens et Le Touquet où elle avait hérité d’une villa. Déjà, le Prince ne se reconnaissait pas dans la gauche débraillée ni dans la droite amidonnée. Les autres l’avaient surnommé le philosophe parce qu’il avait sans cesse un livre de M. Ricœur sous le bras.
Il continuait de sacrifier au culte des ancêtres, pourvu que ceux-ci fussent vivants. Alors il les séduisait avec ses manières de faux dilettante ; il s’appuyait sur eux pour avancer. Au lendemain d’un stage au Nigeria, dans ce trou perdu d’Abuja, il servit un temps auprès du préfet de l’Oise. C’est là, pendant une soirée à la Préfecture, que son supérieur lui présenta un vieux monsieur :
– M. Hermand, permettez-moi de vous confier un jeune énarque tout frais sorti de l’école… (et au Prince :) C’est un familier du duc de Conflans, M. Rocard.
– Ah ! je me sens moi aussi très proche du duc.
Ils discutèrent longuement avec facilité et brio, sur le mode enjoué, et une amitié se noua. M. Henry Hermand était un riche homme d’affaires, un chrétien, un mécène, résistant jadis, hostile aux colonies du temps où nous en avions. Hermand considéra ce garçon si sympathique et si brillant comme son fils, ils se virent souvent ; il l’invita même en vacances à Tanger, lui prêta de l’argent pour qu’il s’achetât un appartement et figura en témoin de son mariage au Touquet. Il posa avec les mariés, lui en cravate rose et elle en courte robe blanche. À partir de cette fête, elle perdit son titre de baronne et on ne l’appela plus que princesse. Le baron son ancien époux ? Il s’était volatilisé et on avait égaré sa trace ; le pauvre homme avait mal supporté tant d’inconduite dans son entourage, entre sa femme et ce freluquet ; il avait préféré disparaître.
Nous croyons savoir d’où venait le Prince. Voyons désormais où il allait, et comment.
 

 

 

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