Extrait

Écoutez nos défaites
de Laurent Gaudé

Le 04/04/2017 à 09:13 - 0 commentaire

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Prix :

Laurent Gaudé

Actes Sud

17/08/2016

9782330066499

288

20 €

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ISBN : 9782330066499

Editeur : Actes Sud

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ISBN : 9782330070854

Editeur : Éditions Actes Sud

Prix grand format : 14.99 €

 

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Résumé du livre
Un agent des services de renseignements français gagné par une grande lassitude est chargé de retrouver à Beyrouth un ancien membre des commandos d'élite américains soupçonné de divers trafics. Il croise le chemin d'une archéologue irakienne qui tente de sauver les trésors des musées des villes bombardées. Les lointaines épopées de héros du passé scandent leurs parcours - le général Grant écrasant les Confédérés, Hannibal marchant sur Rome, Hailé Sélassié se dressant contre l'envahisseur fasciste... Un roman inquiet et mélancolique qui constate l'inanité de toute conquête et proclame que seules l'humanité et la beauté valent la peine qu'on meure pour elles.

 

Premier chapitre

Pour Alexandra

 

 

Quand tu entendras, à l’heure de minuit, une troupe invisible passer avec des musiques exquises et des voix, ne pleure pas vainement ta Fortune qui déserte enfin, tes œuvres échouées, tes projets qui tous s’avérèrent illusoires. Comme un homme courageux qui serait prêt depuis longtemps, salue Alexandrie qui s’en va. Sur tout ne commets pas cette faute : ne dis pas que ton ouïe t’a trompé ou que ce n’était qu’un songe. Dédaigne cette vaine espérance… Approche-toi de la fenêtre d’un pas ferme, comme un homme courageux qui serait prêt depuis longtemps ; tu te le dois, ayant été jugé digne d’une telle ville… Ému, mais sans t’abandonner aux prières et aux supplications des lâches, prends un dernier plaisir à écouter les sons des instruments exquis de la troupe divine, et salue Alexandrie que tu perds.

Constantin Cavafy,

“Les dieux désertent Antoine”,

traduction de Marguerite Yourcenar,

in Poèmes, Poésie/Gallimard.

 

 

I

 

Zurich

 

 

Tout ce qui se dépose en nous, année après année, sans que l’on s’en aperçoive : des visages qu’on pensait oubliés, des sensations, des idées que l’on était sûr d’avoir fixées durablement, puis qui disparaissent, reviennent, disparaissent à nouveau, signe qu’au-delà de la conscience quelque chose vit en nous qui nous échappe mais nous transforme, tout ce qui bouge là, avance obscurément, année après année, souterrainement, jusqu’à remonter un jour et nous saisir d’effroi presque, parce qu’il devient évident que le temps a passé et qu’on ne sait pas s’il sera possible de vivre avec tous ces mots, toutes ces scènes vécues, éprouvées, qui finissent par vous charger comme on le dirait d’un navire. Peut-être est-ce cela que l’on nomme sagesse : cet amas de tout, ciel d’Afrique, serments d’enfants, courses poursuites dans la médina de Tanger, visage de Shaveen, la combattante kurde aux lourdes tresses noires, tout, les noms utilisés, les rendez-vous pris, les hommes abattus et ceux protégés, je ne peux pas, moi, sagesse de quoi, cet amas vivant ne me sert pas à être plus clairvoyant, il ne me pèse pas non plus, non, c’est autre chose : il m’aspire. Je sens de plus en plus souvent mon esprit invité à explorer ce pays intérieur. La foule en colère sur la route entre Misrata et Syrte, la peur que j’essaie de contrôler mais qui monte en moi, le café blanc de Beyrouth, le bruit si particulier des armes lourdes dans les faubourgs de Benghazi au milieu d’une armée rebelle en débâcle, ces instants si nombreux où j’ai cru être perdu, l’ivresse ensuite, pour moi seul, d’être encore en vie, et personne pour le savoir, pour partager ce bonheur, tout cela, et les avions qui déchirent le ciel du Mali pour aller bombarder des positions que je viens de leur transmettre, la chaleur, les moments étranges de transit dans les aéroports, entre deux zones de guerre, où je déambule dans les duty free sans pouvoir rien acheter comme si cet univers-là, celui des cartouches de cigarettes sans taxe, des bouteilles de whisky en pyramide, n’était plus le mien. Tout cela est devenu un monde entier qui vit, se tord, fait resurgir parfois, au milieu de la nuit, une image : les gamins qui jouent à faire éclater les balles trouvées par terre dans les quartiers chiites de Beyrouth, la douceur d’une soirée dans les jardins de la résidence de l’ambassadeur à Bamako, tout cela m’invite comme s’il y avait dorénavant un autre monde possible, à explorer, à comprendre, celui que je porte en moi. Et je le sens aujourd’hui, tandis que je marche le long du quai en direction de Bellevueplatz : il y a en moi quelque chose de différent que je ne sais pas nommer, qui s’agrandit et m’aspire. Je sais que cela ne se voit pas encore. Je sais que, dans quelques heures, face à Auguste, je serai celui que j’ai toujours été : Assem Graïeb. Je porterai à nouveau ce nom qui n’est pas le mien mais auquel je me suis fait, Assem Graïeb, agent dans les services depuis plus de dix ans, Assem Graïeb, que les jeunes recrues, lorsqu’il m’arrive d’en croiser boulevard Mortier, à Paris, lors d’une cérémonie officielle, regardent avec déférence parce que, sans savoir exactement ce que j’ai fait, ils connaissent la liste des terrains d’opérations où l’on m’a envoyé : Afghanistan, Sahel, Libye, Irak, et cela suffit à les impressionner. Assem Graïeb qu’ils appellent entre eux “un chasseur” et ils ont raison, j’ai mené tant d’opérations durant toutes ces années que je suis devenu un chasseur, tueur de la République qui traque sans cesse des hommes nouveaux. Pour eux tous, je serai celui-là encore, parce qu’à leurs yeux Assem Graïeb vit toujours, identique à lui-même, mais je sais, moi, que quelque chose grandit qui me change et s’ouvrira peut-être un jour comme une immense gueule intérieure – et qui sait alors ce que je ferai…

 

 

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