Extrait

Contre Francois Jullien
de Jean-François Billeter

Le 05/12/2013 à 13:50 - 0 commentaire

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Jean-François Billeter

Allia

poche philosophie

28/04/2006

9782844852168

122

6.20 €

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ISBN : 9782844852168

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Résumé du livre
François Jullien a publié sur la "pensée chinoise" des ouvrages nombreux, qui ont connu un succès considérable en France et des traductions dans une quinzaine de langues. Un autre sinologue, Jean François Billeter, présente ici quelques-unes des objections qu’on peut lui faire sur sa méthode et sur sa vision de la Chine. Il ouvre un débat qu’il estime indispensable et dont il montre les implications intellectuelles, morales et politiques.

 

Premier chapitre

Que François Jullien me pardonne ce titre accrocheur. J’en avais besoin pour m’adresser à ses lecteurs et porter à leur connaissance quelques objections qu’on peut lui faire. C’est à cela que se borne mon ambition. Je ne veux pas m’ériger en juge, mais être partie et laisser les lecteurs arbitrer comme ils l’entendront.

François Jullien a une influence considérable, et donc une responsabilité. Cette influence me paraissant en grande partie néfaste, j’ai voulu le faire savoir. “Ce n’est pas un droit, c’est un devoir, étroite obligation de quiconque a une pensée, de la produire et mettre au jour pour le bien commun”, disait Paul-Louis Courier.

Paradoxalement, la masse de son œuvre est un avantage pour moi : elle m’oblige à aller tout de suite à l’essentiel. Son unité d’inspiration et de méthode me facilite aussi la tâche. Mais mon intention n’est pas seulement de dire ce que je pense de son travail, et de donner mes raisons ; j’aimerais aussi le situer. J’estime en effet qu’on ne peut ni le comprendre, ni le juger si l’on ne voit pas quelle position François Jullien occupe, ou plutôt quelle partie il mène dans un grand jeu où d’autres coups sont possibles.

 

 

 

 

 

LA CHINE

 

 

 

Remarquons d’abord que son œuvre est fondée tout entière sur le mythe de l’altérité de la Chine. L’ensemble de ses livres reposent sur l’idée que la Chine est un monde complètement différent du nôtre, voire opposé au nôtre. La première chose est donc de déterminer d’où vient ce mythe.

Dans sa forme extrême, il est relativement récent. L’écrivain Victor Segalen me semble avoir joué un rôle dans son ultime cristallisation. En 1908, s’étant mis au chinois avant de partir pour Pékin comme élève-interprète de la Marine nationale, il écrit à l’un de ses correspondants qu’il va être “aux prises avec la plus antipodique des matières”. L’empire finissant deviendra pour lui “l’Ailleurs” par excellence, un Ailleurs fascinant parce que réputé impénétrable. Il admet que l’exotisme, dont il se fait une philosophie, est affaire d’imagination : “Au fond, ce n’est pas la Chine que je suis venu chercher ici, écrira-t-il de Pékin, mais une vision de la Chine.”  Segalen a résidé à Pékin et Tientsin de 1909 à 1914. Marcel Granet a séjourné à Pékin de 1911 à 1913. J’ignore s’ils s’y sont rencontrés, mais j’ai le sentiment qu’il s’est produit entre eux une sorte de conjonction. Granet entreprenait d’étudier en sinologue et en sociologue, afin de dégager le “fond institutionnel” de la société chinoise, les documents les plus anciens contenus dans le corpus des écritures canoniques du confucianisme, notamment dans le Livredespoèmes, auquel il consacrera sa thèse en 1919 1. Estimant que sa tâche était de montrer l’irréductible originalité de ce “fond institutionnel”, il s’interdisait tout comparatisme. Il a mis au service de cette entreprise une puissance imaginative et un pouvoir d’expression si remarquables que ses ouvrages, en particulier LaPensée chinoise (1934) 3, ont frappé les esprits et accrédité durablement l’idée d’un univers chinois obéissant à des lois qui lui seraient propres. Même après que sa méthode eut été contestée et que d’importantes découvertes archéologiques eurent modifié l’état des sources, l’œuvre de Granet a continué à fasciner beaucoup de lecteurs et à susciter des vocations sinologiques. Dans le domaine allemand, Richard Willhelm, missionnaire devenu sinologue, a produit un effet comparable par la puissance de sa traduction allemande du Livredesmutations(1923). Elle a ancré dans l’esprit du public l’idée d’un monde situé aux antipodes du nôtre. Dans un passé plus récent, Pierre Ryckmans (alias Simon Leys) a souvent redit que la Chine constitue “l’autre pôle de l’expérience humaine”. “La Chine est cet Autre fondamental sans la rencontre duquel l’Occident ne saurait devenir vraiment conscient des contours et des limites de son Moi culturel”, écrit-il dans son introduction aux StèlesdeVictor Segalen. François Jullien se situe dans cette lignée puisqu’il nous explique, d’un ouvrage à l’autre, que la “pensée chinoise”, qu’il appelle aussi la “pensée lettrée”, est l’envers de la nôtre. Mais le mythe vient de plus loin.

 

 

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