Extrait

Alex
de Pierre Lemaitre

Le 11/11/2013 à 12:40 - 0 commentaire

Auteur :

Editeur :

Genre :

Date de parution :

ISBN :

Total pages :

Prix :

Pierre Lemaitre

Albin Michel

romans et fiction romanesque

02/02/2011

9782226218773

392

20.20 €

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ISBN : 9782226218773

Editeur : Albin Michel

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ISBN : 9782226224194

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Résumé du livre
Qui connait vraiment Alex ? Elle est belle. Excitante. Est-ce pour cela qu'on l'a enlevée, séquestrée, livrée à l'inimaginable ?Mais quand la police découvre enfin sa prison, Alex a disparu.Alex, plus intelligente que son bourreau. Alex qui ne pardonne rien, qui n'oublie rien, ni personne.Un thriller glaçant qui jongle avec les codes de la folie meurtrière, une mécanique diabolique et imprévisible où l'on retrouve l'extraordinaire talent de l'auteur de Robe de marié.

 

Premier chapitre

Alex adore ça. Il y a déjà près d'une heure qu'elle essaye, qu'elle hésite, qu'elle ressort, revient sur ses pas, essaye de nouveau. Perruques et postiches. Elle pourrait y passer des après-midi entiers.
Il y a trois ou quatre ans, par hasard, elle a décou­vert cette boutique, boulevard de Strasbourg. Elle n'a pas vraiment regardé, elle est entrée par curiosité. Elle a reçu un tel choc de se voir ainsi en rousse, tout en elle était transformé à un tel point qu'elle l'a aussitôt achetée, cette perruque.
Alex peut presque tout porter parce qu'elle est vrai­ment jolie. Ça n'a pas toujours été le cas, c'est venu à l'adolescence. Avant, elle a été une petite fille assez laide et terriblement maigre. Mais quand ça s'est déclenché, c'a été comme une lame de fond, le corps a mué presque d'un coup, on aurait dit du morphing en accéléré, en quelques mois, Alex était ravissante. Du coup, comme personne ne s'y attendait plus, à cette grâce soudaine, à commencer par elle, elle n'est jamais parvenue à y croire réellement. Aujourd'hui encore.
Une perruque rousse, par exemple, elle n'avait pas imaginé que ça pourrait lui aller aussi bien. Une découverte. Elle n'avait pas soupçonné la portée du changement, sa densité. C'est très superficiel, une per­ruque mais, inexplicablement, elle a eu l'impression qu'il se passait vraiment quelque chose de nouveau dans sa vie.
Cette perruque, en fait, elle ne l'a jamais portée. De retour chez elle, elle s'est aussitôt rendu compte que c'était la qualité la plus médiocre. Ça faisait faux, moche, ça faisait pauvre. Elle l'a jetée. Pas dans la poubelle, non, dans un tiroir de la commode. Et de temps en temps, elle l'a reprise et s'est regardée avec. Cette perruque avait beau être affreuse, du genre qui hurle : « Je suis du synthétique bas de gamme », il n'empêche, ce qu'Alex voyait dans la glace lui don­nait un potentiel auquel elle avait envie de croire. Elle est retournée boulevard de Strasbourg, elle a pris le temps de regarder les perruques de bonne qualité, par­fois un peu chères pour son salaire d'infirmière intéri­maire, mais qu'on pouvait vraiment porter. Et elle s'est lancée.
Au début, ce n'est pas facile, il faut oser. Quand on est, comme Alex, d'un naturel assez complexé, trouver le culot de le faire demande une bonne demi-journée. Composer le bon maquillage, assortir les vêtements, les chaussures, le sac (enfin, dégotter ce qui convient dans ce que vous avez déjà, on ne peut pas tout rache­ter chaque fois qu'on change de tête...). Mais ensuite vous sortez dans la rue et immédiatement, vous êtes quelqu'un d'autre. Pas vraiment, presque. Et, si ça ne change pas la vie, ça aide à passer le temps, surtout quand on n'attend plus grand-chose.
Alex aime les perruques typées, celles qui envoient des messages clairs comme : « Je sais à quoi vous pensez » ou « Je suis aussi très bonne en maths ». Celle qu'elle porte aujourd'hui dit quelque chose comme : « Moi, vous ne me trouverez pas sur Facebook. »
Elle saisit un modèle nommé « Urban choc » et c'est à ce moment qu'elle voit l'homme à travers la vitrine. Il est sur le trottoir d'en face et fait mine d'attendre quelqu'un ou quelque chose. C'est la troi­sième fois en deux heures. Il la suit. Maintenant, c'est une certitude. Pourquoi moi ? C'est la première ques­tion qu'elle se pose. Comme si toutes les filles pou­vaient être suivies par des hommes sauf elle. Comme si elle ne sentait pas déjà en permanence leurs regards, partout, dans les transports, dans la rue. Dans les bou­tiques. Alex plaît aux hommes de tous les âges, c'est l'avantage d'avoir trente ans. Quand même, elle est toujours surprise. « Il y en a tellement de bien mieux que moi. » Toujours en crise de confiance, Alex, toujours envahie par le doute. Depuis l'enfance. Elle a bégayé jusqu'à l'adolescence. Même encore aujourd'hui, quand elle perd ses moyens.
Elle ne le connaît pas, cet homme, un physique pareil, ça l'aurait frappée, non, elle ne l'a jamais vu. Et puis, un type de cinquante ans suivre une fille de trente... Ce n'est pas qu'elle soit à cheval sur les prin­cipes, ça l'étonné, voilà tout.
Alex baisse le regard vers d'autres modèles, fait mine d'hésiter puis traverse le magasin et se place dans un angle d'où elle peut observer le trottoir. Il a dû être sportif, on le dirait à l'étroit dans ses vête­ments, le genre d'homme qui pèse lourd. Tandis qu'elle caresse une perruque blonde, presque blanche, elle cherche à quel moment elle s'est rendu compte de sa présence pour la première fois. Dans le métro. Elle l'a remarqué au fond du wagon. Leurs regards se sont croisés et elle a eu le temps de voir le sourire qu'il lui adressait, qu'il voulait engageant, cordial. Ce qu'elle n'aime pas dans son visage, c'est qu'il semble avoir une idée fixe dans le regard. Mais surtout, quasiment pas de lèvres. Instinctivement, elle s'en est méfiée comme si toutes les personnes qui n'ont pas de lèvres retenaient quelque chose, des secrets inavouables, des méchancetés. Et son front bombé. Elle n'a pas eu le temps de regarder ses yeux, c'est dommage. Selon elle, c'est une chose qui ne trompe pas, c'est toujours ainsi qu'elle juge les gens, au regard. Évidemment, là, dans le métro, avec ce genre de type, elle n'a pas voulu s'attarder. Sans trop le montrer, elle s'est tour­née dans l'autre sens, dos à lui, elle a fouillé dans son sac à la recherche de son lecteur mp3. Elle a mis Nobody's Child, et elle s'est soudain demandé si elle ne l'avait pas déjà vu, la veille ou l'avant-veille, en bas de chez elle. L'image est confuse, elle n'est pas certaine. Il faudrait se retourner et le regarder de nou­veau pour tenter de faire remonter ce souvenir flou, mais elle ne veut pas risquer de l'encourager. Ce qui est certain, c'est qu'après la rencontre dans le métro, elle l'a revu, une demi-heure plus tard, boulevard de Strasbourg au moment où elle revenait sur ses pas. Elle venait de changer d'avis, elle voulait revoir la perruque brune, mi-longue, avec des mèches, elle a fait subitement demi-tour et elle l'a aperçu, un peu plus loin, sur le trottoir, qui s'arrêtait brusquement et faisait mine de regarder une vitrine. Des vêtements féminins. Il avait beau prendre un air absorbé...
Alex repose la perruque. Il n'y a aucune raison mais ses mains tremblent. C'est idiot. Elle lui plaît, il la suit, il tente sa chance, il ne va quand même pas l'atta­quer dans la rue. Alex secoue la tête comme si elle voulait ranger ses idées dans le bon ordre et, quand elle regarde de nouveau le trottoir, l'homme a disparu. Elle se penche sur le côté, sur la droite, puis sur la gauche, mais non, personne, il n'est plus là. Le soula­gement qu'elle ressent a quelque chose d'exagéré. Si elle se répète : « C'est idiot », elle respire tout de même plus normalement. Sur le seuil de la boutique, elle ne peut s'empêcher de s'arrêter, de vérifier à nou­veau. Pour un peu, c'est son absence maintenant qu'elle trouverait inquiétante.
Alex consulte sa montre, puis le ciel. Il fait doux, il reste encore presque une heure de jour. Pas envie de rentrer. Elle devrait s'arrêter dans une épicerie. Elle cherche à se rappeler ce qui reste dans le réfrigérateur. Pour les courses, elle est vraiment négligente. Son attention se concentre sur son travail, sur son confort (Alex est un peu maniaque) et, bien qu'elle ne veuille pas trop se l'avouer, dans les vêtements et les chaus­sures. Et les sacs. Et les perruques. Elle aurait bien aimé que ça passe plutôt dans l'amour mais l'amour est un sujet à part, le compartiment sinistré de son existence. Elle a espéré, voulu puis elle a renoncé. Aujourd'hui elle ne veut plus s'arrêter sur ce sujet, elle y pense le moins possible. Elle essaye seulement de ne pas transformer ce regret en plateaux télé, de ne pas prendre des kilos, de ne pas devenir trop moche. Mal­gré cela, bien que célibataire, elle se sent rarement seule. Elle a ses projets qui lui tiennent à cœur, qui structurent son temps. Pour l'amour, c'est raté, mais c'est ainsi. Et c'est moins difficile depuis qu'elle se prépare à finir seule. Malgré cette solitude, Alex essaye de vivre normalement, de trouver des plaisirs. Cette pensée-là l'aide souvent, l'idée de se faire des petits plaisirs, d'y avoir droit, elle aussi, comme les autres. Par exemple, elle a décidé ce soir de retourner dîner au Mont-Tonnerre, rue de Vaugirard.

Elle arrive un peu en avance. C'est la seconde fois qu'elle vient. La première fois, c'était la semaine der­nière et une jolie rousse qui dîne toute seule, forcé­ment on s'en souvient. Ce soir, on lui dit bonjour comme à une habituée, les serveurs se poussent du coude, on flirte un peu maladroitement avec la jolie cliente, elle sourit, les garçons la trouvent vraiment charmante. Elle demande la même table, dos à la ter­rasse, face à la salle, elle commande la même demi-bouteille de vin d'Alsace glacé. Elle soupire, Alex aime manger, il faut même qu'elle s'en méfie, qu'elle se le répète. Son poids est un vrai yoyo. Cela dit, elle maîtrise encore assez bien cette question. Elle peut prendre dix kilos, quinze, être méconnaissable, deux mois plus tard, la voilà de nouveau à son poids d'ori­gine. Dans quelques années, elle ne pourra plus jouer avec ça.
Elle sort son livre et demande une fourchette sup­plémentaire pour tenir les pages ouvertes pendant qu'elle dîne. Comme la semaine passée, il y a en face d'elle, un peu sur la droite, le même type châtain très clair. Il dîne avec ses copains. Ils ne sont encore que deux, à les entendre les autres ne vont pas tarder. Il l'a vue tout de suite, dès qu'elle est entrée, elle fait mine de ne pas trop s'apercevoir qu'il la regarde avec insis­tance. Ce sera comme ça toute la soirée. Même quand ses autres amis seront arrivés, même quand ils seront lancés dans leurs éternelles discussions de travail, de filles, de femmes, qu'ils se raconteront à tour de rôle toutes ces histoires dont ils sont les héros, il ne cessera pas de la regarder. Alex aime bien cette situation mais elle ne veut pas l'encourager ouvertement. Il n'est pas mal, quarante, quarante-cinq, il a dû être beau, il doit boire un peu trop, ça lui donne un visage tragique. Ce visage lui procure des émotions, à Alex.
Elle boit son café. Seule concession, savamment dosée : un regard à cet homme en partant. Un simple regard. Alex fait ça à la perfection. C'est très furtif mais elle ressent vraiment une émotion douloureuse de l'apercevoir poser sur elle ce regard d'envie, ça lui remue le ventre, comme une promesse de chagrin. Alex ne se dit jamais les mots, les vrais mots, quand il s'agit de sa vie, comme ce soir. Elle voit bien que son cerveau se fixe sur des images arrêtées, comme si le film de son existence s'était cassé, impossible pour elle de remonter le fil, de se raconter de nouveau l'his­toire, de trouver les mots. La prochaine fois, si elle reste plus tard, il sera peut-être dehors à l'attendre. Allez savoir. Enfin, si. Alex sait très bien comment ça se passe. Toujours un peu de la même manière. Ses retrouvailles avec les hommes ne font jamais des his­toires très belles, ça, au moins, c'est une partie du film qu'elle a déjà vue et dont elle se souvient. Bon, c'est ainsi.
La nuit est complètement tombée et il fait vraiment doux. Un bus vient d'arriver. Elle accélère le pas, le chauffeur la voit dans son rétroviseur et l'attend, elle se presse, mais au moment de monter, non, elle change d'avis, elle va marcher un peu, elle en prendra un autre sur le chemin, elle fait signe au chauffeur qui lui répond d'un petit geste de regret, l'air de dire que la fatalité, c'est vraiment quelque chose. Il ouvre quand même la porte :
-Il n'y a pas d'autre bus derrière moi, je suis le dernier pour ce soir...
Alex sourit, le remercie d'un geste. Tant pis, elle finira à pied. Elle va prendre par la rue Falguière et, dans le prolongement, la rue Labrouste.
Il y a trois mois qu'elle habite ce quartier, du côté de la porte de Vanves. Elle change souvent. Avant, elle était porte de Clignancourt et avant encore, rue du Commerce. Alors qu'il y a des gens qui détestent ça, elle, déménager, c'est nécessaire. Elle adore. C'est peut-être, comme pour les perruques, l'impression de changer de vie. C'est un leitmotiv. Un jour, elle chan­gera de vie. Quelques mètres plus loin, devant elle, une camionnette blanche monte deux roues sur le trot­toir pour se garer. Pour passer, Alex se serre contre l'immeuble, elle sent une présence, un homme, pas le temps de se retourner, elle reçoit, entre les épaules, un coup de poing qui lui coupe le souffle. Elle perd l'équilibre, bascule en avant, son front percute violem­ment la carrosserie avec un bruit sourd, elle lâche tout ce qu'elle tient pour tenter de s'accrocher, elle ne ren­contre rien, il l'attrape par les cheveux mais ne saisit que sa perruque, qui lui reste dans la main. Il pousse un juron, qu'elle ne comprend pas, et attrape rageuse­ment, d'une main, une large poignée de vrais che­veux, et de l'autre, il la frappe en plein dans le ventre, un coup de poing à tuer un bœuf. Alex n'a pas le temps de hurler de douleur, elle se plie en deux et vomit aussitôt. Et cet homme est vraiment puissant, parce qu'il la retourne contre lui comme une feuille de papier. Il a passé un bras autour de sa taille, la main­tient fermement et il lui enfonce une boule de tissu pro­fondément, jusque dans la gorge. C'est lui, l'homme du métro, de la rue, l'homme de la boutique, c'est lui. Pendant une fraction de seconde, ils se regardent dans les yeux. Elle essaye de lui donner des coups de pied mais il tient maintenant ses bras étroitement serrés, c'est comme un étau, elle ne peut rien faire pour s'opposer à cette force, il la tire vers le bas, ses genoux cèdent, elle tombe sur le plancher du fourgon. Il lui assène alors un grand coup de pied dans les reins, Alex est catapultée dans le fourgon, sa joue racle le plan­cher. Il monte derrière elle, la retourne sans ménage­ment, plante son genou dans son ventre et lui allonge un coup de poing au visage. Il a frappé tellement fort... Il veut vraiment lui faire du mal, il veut vrai­ment la tuer, voilà ce qui traverse l'esprit d'Alex au moment où elle reçoit ce coup de poing, son crâne cogne sur le sol et rebondit, ça lui fait un choc terrible, là, derrière le crâne, l'occiput, c'est ça, se dit Alex, c'est l'occiput. Au-delà de ce mot, tout ce qu'elle par­vient à penser, c'est, je ne veux pas mourir, pas comme ça, pas maintenant. Elle est recroquevillée, la bouche pleine de vomi, dans la position du fœtus, sa tête prête à exploser, elle sent ses mains qu'on tire violemment dans son dos, qu'on attache, et ses che­villes. Je ne veux pas mourir maintenant, se dit Alex. La porte du fourgon se referme brutalement, le moteur s'emballe, d'une brusque poussée le véhicule s'arrache du trottoir, je ne veux pas mourir mainte­nant.

 

 

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